Il fallait y penser. Après les chiens, les bergers, les clôtures, les appareils acoustiques, les caméras et toutes les autres solutions imaginées pour gérer la prédation, voici maintenant venu le temps du loup sous GPS ! Le 16 septembre, devant la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard a proposé d’équiper certains loups de GPS dans les secteurs de forte prédation ou sur les fronts de colonisation, afin de pouvoir alerter les éleveurs lorsqu’un animal s’approche d’un troupeau. « On a la capacité technique d’équiper les loups », a expliqué la ministre. Techniquement, elle n’a pas tort. Le problème, c’est que l’idée n’a rien de nouveau. Et qu’un petit détour par le Pays du Mont-Blanc permet de mesurer toute la difficulté de passer du GPS au résultat.
Des loups déjà équipés… dans la vallée de Chamonix
Depuis 2024, le projet Tir-Ex, porté par Asters-CEN74 et l’IPRA en lien avec l’INRAE, travaille justement sur plusieurs meutes de loups de la vallée de Chamonix. L’objectif était pour le moins original, certains diront fantaisiste, il s’agissait d’équiper des loups de colliers GPS et tenter, lorsqu’ils s’approchent d’un troupeau, de les effaroucher avec des tirs de balles en caoutchouc afin de leur faire associer les moutons à une expérience désagréable. Le projet devait constituer une alternative aux tirs létaux dans les espaces protégés. Son budget total est de 365 000 euros, dont 245 000 euros financés par l’État. Trois loups ont été capturés dans le cadre du programme et deux ont effectivement été équipés de colliers GPS. En 2025, les essais balistiques avaient été préparés avec les lieutenants de louveterie et l’OFB. Une première occasion de tir d’effarouchement a même été signalée le 28 juillet, mais sans atteindre l’animal. Les tirs sonores, eux, avaient provoqué le déroutement immédiat des loups présents.
Et puis est arrivée la saison 2026.
Le GPS n’a pas empêché les tirs… bien au contraire La réalité du terrain a rapidement rattrapé le beau laboratoire scientifique. Une femelle équipée d’un collier GPS dans le cadre de Tir-Ex et Prédilou a été tuée début juillet lors d’un tir de défense légal. Asters a alors rappelé que les loups équipés dans le cadre de l’étude restaient soumis aux mêmes règles que les autres et ne bénéficiaient d’aucune protection particulière. Selon une analyse publiée par France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes, quatre loups de cette meute ont finalement été abattus au cours du mois de juillet, dont deux animaux équipés de colliers émetteurs. FNE-AURA chiffre par ailleurs le financement public de l’étude à 245 000 euros sur un budget global de 365 000 euros. Ces éléments relèvent de l’analyse de cette association et doivent donc être distingués des informations communiquées directement par les porteurs du projet. Autrement dit, pendant que l’on dépensait plusieurs centaines de milliers d’euros pour apprendre à certains loups à se méfier des troupeaux grâce à des balles en caoutchouc, les animaux suivis dans le cadre scientifique pouvaient parfaitement être prélevés dans le cadre légal existant. Le collier GPS n’était donc pas exactement le gilet pare-balles que certains auraient pu imaginer. Et c’est là que la proposition ministérielle devient particulièrement savoureuse.
Un GPS qui arrive après le loup
Car il existe un autre petit détail technique que la présentation du GPS comme outil d’alerte semble oublier, c’est qu’un collier GPS n’est pas nécessairement un GPS en temps réel. Dans le cadre de Tir-Ex, les positions sont enregistrées toutes les 30 minutes durant la nuit et toutes les deux heures pendant la journée. Mais les données ne sont pas immédiatement transmises à l’éleveur. Le CEN Haute-Savoie indique qu’elles sont transmises par satellite une fois par jour, avec un délai qui peut notamment dépendre de la topographie. Et lorsqu’on connaît les capacités de déplacement d’un loup en montagne, cette différence entre « savoir où il était » et « savoir où il est » devient considérable. Les suivis réalisés dans le Pays du Mont-Blanc ont ainsi montré qu’un mâle pouvait très facilement parcourir 14 kilomètres avec 1 800 mètres de dénivelé en seulement sept heures. Une femelle a, elle, parcouru 25 kilomètres et 3 000 mètres de dénivelé au cours d’une seule nuit. Autrement dit, lorsque l’information arrive, le loup peut avoir depuis longtemps quitté le secteur. Les progrès techniques peuvent évidemment permettre de réduire ces délais. Mais même avec une transmission ramenée à environ deux heures, il reste difficile de présenter le dispositif comme une véritable alerte en temps réel. En deux heures, dans le milieu montagnard, un loup peut avoir changé de versant, franchi un col ou parcouru plusieurs kilomètres. C’est un peu comme installer une alarme qui vous prévient qu’un intrus est entré chez vous… une fois qu’il est déjà parti. La précision du GPS est donc une chose. La disponibilité immédiate de l’information en est une autre. Et pour prévenir efficacement un éleveur qu’un loup se dirige vers son troupeau, cette différence n’est pas un détail.
Demain, des loups géolocalisés pour mieux les retrouver ?
Si l’idée consiste à équiper quelques loups pour prévenir les éleveurs, il faudra d’abord les capturer. Puis les équiper. Puis recommencer régulièrement pour les nouveaux individus, les jeunes qui quittent leur meute et les animaux qui colonisent de nouveaux territoires. Le projet Tir-Ex a déjà montré qu’il était difficile d’attraper un loup, possible de le suivre. Mais transformer quelques animaux équipés en un improbable « service de surveillance lupine » national relève d’une tout autre aventure. Et une question mérite également d’être posée avec un peu d’humour, car parmi les loups que l’homme parvient à capturer, anesthésier et équiper d’un collier, obtient-on réellement un échantillon représentatif de tous les loups présents sur le territoire ? Ou capture t’on les idiots de la meute ? Le collier GPS apporte évidemment des données scientifiques précieuses. Mais les individus que l’on réussit à capturer ne sont peut-être pas apte à transformer automatiquement leur comportement en modèle universel du loup français. Annie Genevard vient de découvrir que le loup peut être équipé d’un GPS. Dans la vallée de Chamonix, on le savait déjà. Il reste maintenant à expliquer comment transformer un dispositif scientifique utilisé sur quelques individus en une solution généralisable à une espèce mobile, discrète et en expansion géographique. Et surtout, avant d’acheter des GPS par centaines, il serait peut-être utile de regarder ce que l’expérience du Pays du Mont-Blanc nous a déjà appris. Parce qu’à ce prix-là et après avoir dépensé déjà plusieurs centaines de milliers d’euros pour suivre des loups équipés, on découvre finalement une vérité assez simple : le GPS sait où était le loup. Le problème, c’est que le loup, lui, sait parfaitement où il va.